mardi 2 février 2016

Bruno

Il s’appelait Sean Jean-John Apfelsin mais depuis très tôt tout le monde l’avait appelé Bruno pour simplifier. Il était connu surtout pour son naturel calme et sympathique. De ces forces de la nature débonnaires pour qui les questions existentielles n’empêchent pas de dormir. Et cette nuit, comme toutes les autres,  avait été aussi profonde que baignée dans de multiples songes plus ou moins sensuels. Il s’était levé comme d’habitude vers 5h30, plein d’allant et toujours  prêt pour une rude journée de labeur. Une douche, un café-pack-petit-déjeuner TLJⓇ, et il était “a posto” comme se plaisaient à dire les mineurs italiens qui étaient souvent nombreux sur cette planète. Bruno était parvenu à force de monter les échelons, main-machiniste d’excavateuses brise-glace. Et là, il se régalait! Une Gravton dernier cri. Le nom exacte est Gravton HDSE/MGOD - Heavy Duty Space Excavator with top option pack Multi-Gravity Omni Desintegrator -  mais les rares qui l’utilisent l’appellent “Le Monstre”.  Je ne sais pas si vous connaissez les excavateuses à gravité, mais je peux vous dire que celle que maniait Bruno, c’était le top: commandes sur-assistées par redondance sinus, embrayage pair-impair avec galet de triolet résilient à tous les niveaux de couple et cela quelque soit la gravitation, normale ou augmentée. A cette échelle, on ne peux plus parler de chevaux ni de kilowatt, ça ne veux plus rien dire. En gros, c’est simple: quant t’es bien campé sur ta béquille, ce truc arrache 1540 mètres cube à la seconde et ça secoue, c’est du lourd! Il faut l’expérience d’un vieux briscard pour maîtriser un tel engin sans faire fumer l’embrayage et Sean Jean-John Apfelsin n’était pas peu fier de piloter son monstre.
Cependant, il y a une constante pour toutes les machines, même une Gravton HD: quand elles fonctionnent on trouve cela normal, mais quand elles tombent en panne, on réalise à nos dépends, justement, notre dépendance. Et ce matin-là, notre ami Bruno allait en faire la bien mauvaise expérience. Il venait de la positionner au pied d’un filon glaciaire d’une cinquantaine de mètres de haut. La première fois qu’il en avait vu en vrai, il avait cru que c’était des chutes gelées bien qu’il sache que sans gravité ça n’avait pas de sens et que cette eau n’avait donc pas pu se jeter en bas de la falaise. Mais c’était à s’y méprendre et d’une beauté fantastique.
Sur le papier, la technique d’extraction est simple: Ancrer le monstre, percer les conduits gravitationels à la base du filon, et envoyer la sauce de gravitons! Si tout se passe bien, tout s’écroule de son propre poids. Il n’y a plus qu’à ramasser les morceaux. En réalité c’était le job le plus dangereux que l’on puisse imaginer. Mais pour Bruno, c’était devenu une routine et il se concentrait uniquement à parfaire sa technique pour obtenir un maximum de tonnage quotidien. Les main-machinistes sont une caste à part, fiers, et exigent toujours d’être payé au tonnage à la livraison. Ils n’ont ni syndicat ni caisse de retraite. En général la nature du métier ne leur laisse pas de vieux os.

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