lundi 26 octobre 2015

Le Petit Calibre
Yves Häusermann
Octobre 2016


C'était quand même pas ma faute! Moi, je n'aurais jamais acheté ce flingue. Il a fallu qu'il soit là, dans le sac, dans la voiture. Quand je pense que je venais de le transporter par un vol transatlantique et que j'avais passé tous les contrôles sans encombre. J'avais pris ma voiture au parking de l'aéroport. Dans la nuit, on pouvait espérer que  l'autoroute Genève - Lausanne soit libre et quand j'ai débouché de la route du lac, il n'y avait qu'une longue bande d'asphalte noir. J'ai allumé la radio qui est toujours sur la Première. Ils repassaient le programme du jour. C'était un débat entre politiciens. Ils parlaient tous en même temps et le présentateur essayait de les calmer. Messieurs, s'il vous plaît, messieurs... Sa voix se perdaient dans celles des autres et cette cacophonie ou se répondaient en superpositions des "laissez-moi parler" avec des "je vous ai laissé parler, maintenant laissez moi parler"  réjouissait mes oreilles de musicien. J'ai pris mon smartphone pour faire un sample. J'ai une application qui permet d'enregistrer que le son, encore faut-il trouver le bouton correspondant quand on roule en bagnole, d'une main, et avec les vibrations c'est encore moins facile. C'est peut-être pas faux que j'ai dévié un peu sur la gauche quand j'ai enfin démarrer l'application d'enregistrement. Faut dire, comme elle est gratuite, qu'elle m'avait d'abord proposé plein d'autres trucs que j'avais dû annuler avant de démarrer pour de bon. De toutes façons, la radio avait passé à autres choses. Et c'est là que ces abrutis en voiture tunée sont passé d'un coup. J'ai entendu comme un bruit. Je crois que c'était le rétroviseur qui giclait contre la borne centrale. Pour moi, on aurait pu en rester là. Moi je regardais pas trop la route et puis eux ils roulaient bien trop vite. Fair enough!  Moi je suis cool, pas de ceux à se formaliser pour si peu. Mais ils ont commencé à se mettre devant moi et à gentiment ralentir. Moi j'étais toujours mort de rire en pensant à ces politiciens alors sans penser plus que ça je les ai repassé à la bonne franquette. Je sais bien que la plupart des mecs s'en vantent, mais je crois être un pilote. Un vrai bon pilote!  Avec ma vieille Nissan Micra,  je ne suis pas un de ces gars modernes qui poussent ses adversaires dans le bac à sable, comme dans un jeu vidéo. Moi je suis cool! Je suis fair-play! Je suis un vrai gentleman! Mais là, les mecs, ils reviennent se mettre devant moi et ils se remettent à freiner. Moi je me dis, ok, ces gars veulent s'amuser un coup avec leur voiture modifiée, et ben moi je vais leur montrer avec ma petite poubelle! Je me suis amusé à les éviter en zigzaguant, en tournant sec, au freinage à main, en dérapant 2 roues sur l'herbe. J'ai pu sortir toute ma panoplie. J'étais mort de rire! Le seul problème c'est que je ne pouvais pratiquement pas les semer et je crois que ma séance rallye les avaient particulièrement énervés puisqu'ils ont finit par m'emboutir volontairement. Ça c'est vraiment pas du jeu! Pour moi, quand c'est plus du jeu, ça m'énerve vite. J'ai vraiment foutu à fond, dans le rouge, quitte à péter un joint de culasse. Et je les ai poussé hors de l'autoroute,  là où il y a un espèce de ravin. La voiture tunée a disparu, happée par le précipice. La je me suis dit que j'avais peut-être un peu exagéré, nicht übertreiben! comme j'aime à le dire. Je me suis penché sur l'obscurité et j'ai crié. Ça va?... Y'a quelqu'un?... Je me voyais encore comme Kowalsky dans Point Limite Zero. On peut dire que c'est à ce moment là que tout a vraiment basculé.
Et qu'est-ce que je pouvais faire d'autre, hein?  Sur le moment j'ai vu ça comme quand t'arrive dans un rêve au moment où il faut que tu te réveille car t'as compris que ton rêve est bel et bien un cauchemar, sauf que là c'était pas un cauchemar, c'était la réalité.
Mais qu'est qui a bien pu me passer par la tête, bon dieu! Mais quoi, quand c'est plus du jeu, c'est plus du jeu! Je suis retourné à ma voiture qui avait fini son embardée à travers le grillage. J'ai fouillé dans le sac. Au fond, j'ai trouvé la boîte. Elle n'est pas grande, car c'est un .22 automatique petit calibre, imitation Beretta. C'est petit mais les vrais tueurs à gage l'utilisent souvent car il se dissimule facilement et à bout portant dans la tête, c'est létal. Avec une patate fichée au bout, il ne fait même pas de bruit.  Je suis redescendu au fond de la gorge. Ils étaient là, à mes pieds, ces deux mecs et cette nana qui se tortillaient de douleurs dans leur Supra en miettes, à l’équerre entre deux hêtres. J'ai arrêté de réfléchir. J'ai pris un chargeur, je l'ai enfilé dans le flingue et j'ai chargé la première balle, celle qui physiquement entraînera toutes les autres. J'ai enlevé la sécurité et j'ai visé d'abord celui qui me semblait le moins blessé - c'est-à-dire le plus dangereux - exactement en pleine tête, comme dans GTA.

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